Lauréat du concours de nouvelles : découvrez Le monstre de la forêt de Freyja Belacqua

« Le monstre de la forêt » de Freyja Belacqua est une des nouvelles lauréates de la deuxième édition du concours de nouvelles Culture Geek. Il a remporté la troisième place. Découvrez sa nouvelle.


Cela faisait trois jours que Valari le mercenaire sillonnait la forêt d’Alsquonce, cette immensité de verdure qui traversait le royaume Héméride d’est en ouest. Il avait passé la dernière journée à chasser, ses réserves de viande séchée arrivant à leur terme, mais il commençait à faire trop sombre pour continuer. De toute façon, les deux lapins qu’il avait abattu d’une flèche chacun lui suffiraient amplement pour les deux prochains jours. Pourtant, malgré l’obscurité, Valari progressait toujours en suivant les sentes animales, une flèche encochée et les sens à l’affût. À vrai dire il chassait toujours, mais plus directement pour se nourrir. Il ne s’était pas enfoncé si profondément dans la forêt d’Alsquonce pour le plaisir : il était là pour le travail.

Cela faisait maintenant cinq ans que les disparitions avaient commencé. Tout d’abord quelques chasseurs, puis une petite caravane marchande, et une autre… Ensuite ça avait été le tour des preux chevaliers du royaume, venus en quête de gloire, mais tous portés disparus. Plus personne n’osait traverser cette forêt désormais, tant sa réputation funeste s’était étendue. Plus personne, à part les mercenaires comme Valari, à qui les villages bordant la forêt promettaient les plus grandes récompenses pour celui qui les débarrasserait de la bête d’Alsquonce. Enfin, bien que tout le monde parle du monstre, de la créature ou de la bête, personne ne savait exactement de quoi il s’agissait, puisque personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu et d’être revenu vivant. De ce que Valari en savait, il pouvait aussi bien s’agir d’un sortilège, ce qu’il n’espérait pas. Bien sûr, il y avait ce gamin, qui prétendait avoir vu deux yeux violacés le fixer depuis le bord du chemin, ou cette femme qui était revenue totalement affolée, après qu’on lui eut jeté des pierres, mais il pouvait s’agir de pures affabulations, d’autant plus que ces événements étaient survenus après les premières disparitions. Au moins, lui, avait toutes les informations en main, contrairement à ses prédécesseurs qui s’étaient jetés la tête la première dans cet océan de végétation. Il avait passé la quinzaine de jours précédents son excursion à réunir des témoignages et des histoires sur ce qui se passait dans la forêt. Il avait ensuite essayé de faire le tri entre les faits, les légendes, et les histoires crédibles, puis s’était enfoncé dans la forêt, persuadé d’être le plus renseigné sur le sujet.

Le soleil était masqué par la canopée depuis longtemps, mais cette fois il devait atteindre l’horizon, et la maigre luminosité traversant encore les arbres s’effaçait à son tour. Il était temps de monter le camps. En cherchant une petite clairière pour dormir, Valari ramassa assez de petit bois pour allumer un feu. Il finit par tomber sur un espace dégagé, et se mit alors à la recherche de quelques grosses bûches dans les environs. Lorsque cela lui parut suffisant, il lança le feu à l’aide de son briquet à amadou, et s’affaira ensuite à dépecer et vider l’un de ses lapins sur une pierre plate, à l’aide de son poignard. Il le fit enfin cuire à la broche, et le mangea tranquillement, les sens toujours aux aguets. Lorsqu’il fut repu, il escalada un gros chêne et s’installa sur une large branche, à laquelle il se sangla. Encore une journée improductive, se soldant par une nuit désagréable, à ne dormir que d’un œil.

Mais ce soir là, il n’eut même pas le loisir de s’endormir : un hurlement mit brutalement fin à sa somnolence. Malgré l’inconfort, il dormait avec son armure de cuir intégrale, son épée et son poignard à la ceinture, et son arc non loin, il n’eut donc qu’à attraper ce dernier, détacher la sangle qui l’empêchait de tomber durant son sommeil, et se laisser tomber de l’arbre avec autant de souplesse que son barda lui permettait. Par chance, son feu brûlait toujours, il en sortit une branche enflammée qui ferait office de torche, tandis qu’il dégainait son épée de l’autre main. Un autre hurlement. C’était humain, très probablement une femme. Il se lança dans la direction du cri, traversant les fourrés, effrayant rongeurs et rapaces qui le faisaient sursauter par leur fuite. Alors qu’il se croyait perdu, une troisième fois la voix se fit entendre. Cette fois ça ne faisait plus de doute : c’était une femme, et elle appelait à l’aide. Traversant un buisson de plus, il fit soudain irruption dans une clairière, et faillit mettre le pied dans un feu de camps. Tendant sa torche improvisée, il éclaira chaque recoin d’ombre, mais ne trouva nulle trace du monstre. En revanche, à moitié cachée par un buisson, il découvrit la femme qu’il avait entendu, étendue là inconsciente, une torche à la main. Il écarta cette dernière, avant qu’elle n’enflamme la végétation, puis en sortit l’inconnue et la rapprocha du feu. Elle était vivante, comme en attestait sa généreuse poitrine qui se soulevait de manière régulière. À ses vêtements, elle ressemblait à une villageoise, mais elle avait le corps bien moins usé et était bien plus belle que la plupart qu’on pouvait rencontrer aux abords d’Alsquonce. En l’examinant, Valari se rendit compte qu’elle était blessée : elle avait une large morsure à la cuisse. Cela saignait peu et ne risquait pas de mettre la vie de la jeune femme en danger, mais Valari y appliqua tout de même un baume de sa fabrication, et banda la plaie comme il put. Heureusement qu’il dormait avec tout son paquetage, il n’aurait pas pu lui prodiguer de tels soins sans cela. D’ailleurs, il lui restait un lapin, et la belle inconnue risquait d’avoir très faim à son réveil… depuis quand était-elle ici ? Avait-elle perdu beaucoup de sang avant qu’il n’arrive ? Valari se résigna donc, non seulement à ne pas dormir, mais également à faire dont de son repas du lendemain.

La belle inconnue se réveilla quelques heures plus tard, alors que le jour commençait à pointer.

« Vous allez bien ?
– Oui… oui je crois… Qui êtes vous ?
– Je me nomme Valari, je suis mercenaire et j’ai été engagé pour tuer le monstre de la forêt. Et vous, qui êtes vous ? Que faites vous là ? Qu’est-ce qui vous a fais ça ? » dit-il en montrant sa blessure à la cuisse.

« Doucement, doucement, une question à la fois… Je me sens si faible…
– Tenez, restaurez vous, je vous ai fait cuire un lapin.
– Que vous êtes généreux ! Vous m’avez sauvée, soignée, et maintenant vous partagez votre gibier avec moi !
– C’est tout à fait normal, mais mangez, je dois avouer que je suis très intéressé par votre témoignage. »

Elle s’exécuta de bon cœur et mangea goulûment, Comme Valari l’avait postulé, elle n’avait pas du manger grand chose ces derniers jours. Lorsqu’elle eut terminé, elle avait repris des couleurs, et malgré la situation, était resplendissante.

« Après tout ce que vous avez fait pour moi, je ne peux que vous faire confiance, ainsi je vais vous révéler ma véritable identité. Je me nomme Carnelia Héméride, fille du duc d’Ashlin, un petit domaine au sud de la forêt d’Alsquonce. Mes parents voulaient me marier à un grand seigneur, très puissant, mais… mais également très âgé, et dont la réputation est… plutôt effrayante. J’aurais été sa quatrième épouse ! Étrangement les trois premières sont mortes, alors qu’il était de notoriété publique qu’il se lassait d’elles ! Alors j’ai eu peur, et j’ai fui. J’ai volé ces vêtements dans le village d’Ashlin, et je me suis enfoncée dans la forêt, me disant que si je parvenais à la traverser, jamais mon père ne me retrouverait.
– C’est une bien triste histoire que vous me racontez là. Ne vous inquiétez pas, je ne vous ai pas menti : je ne connaissais rien de votre histoire, et je ne suis pas là pour vous ramener à vos parents. En revanche, je dois réellement trouver et tuer le monstre de la forêt. En avez vous déjà entendu parler ? Est-ce lui qui vous a attaqué ?
– Je… je pense. J’ai cru que c’était une bête sauvage comme les autres, alors j’ai essayé de la faire fuir avec ma torche, et au début j’ai cru que ça avait marché… mais elle s’était cachée pour mieux me contourner, elle m’a sauté dessus par surprise, et après plus rien. Enfin si, après je me réveille ici, et vous m’offrez un lapin ! » finit-elle en souriant.

« Avez-vous pu voir le monstre ? À quoi ressemble-t-il ?
– Je ne l’ai pas bien vu, mais c’est une bête immense ! Avec de la fourrure, comme un loup, mais bien plus grand ! Et son regard…
– Qu’a-t-il, son regard ?
– Je ne sais pas. Il me paraissait si… féroce, et en même temps, trop profond. Je ne connais pas bien les bêtes sauvages, est-il normal qu’un loup ait autant d’intelligence dans le regard que vous ou moi ?
– Ce sont des créatures malignes, mais non, ce n’est pas normal. »

Valari resta pensif pendant de longues minutes. Lorsqu’il sortit de son mutisme, ce fut pour expliquer ses intentions à Carnelia.

« Nous sommes en plein milieu de la forêt d’Alsquonce. Je comptais continuer vers l’ouest, si vous voulez nous irons jusqu’à l’orée de la forêt et le village le plus proche. Ensuite, si bien sûr nous ne rencontrons pas la créature en chemin, j’y retournerai pour achever ma mission. Cela vous convient ?
– C’est parfait ! Je vous remercie infiniment, fier mercenaire ! Comment pourrais-je vous récompenser ?
– Vous l’avez fait en me confiant toutes vos informations. Maintenant en route. »

Ils passèrent la journée à marcher, discutant peu afin que Valari puisse chasser. Malgré leur mutisme relatif, la simple présence de Carnelia éloignait la plupart des animaux, et il ne parvint à abattre qu’une perdrix qu’ils devraient se partager le soir venu. Ce jour là, pas plus que les précédents, il ne trouva trace de la bête. À la tombée de la nuit, ils installèrent le camp et firent cuire leur maigre repas.

« Je n’ai pas dormi la nuit dernière, pourriez vous veiller quelques heures, juste le temps d’une sieste ?
– Très bien, je… je vais essayer.
– Réveillez moi au moindre bruit suspect, n’hésitez pas. »

Valari s’installa, toujours en armure, toujours prêt à agir, mais à même le sol, cette fois, comptant sur la surveillance de Carnelia. Plusieurs heures passèrent avant que celle-ci ne se rapproche doucement de son sauveur. Aussitôt, Valari se retourna pour lui faire face.

« Qu’y a-t-il ?
– Rien, mon brave mercenaire. Je voulais simplement partager ma chaleur avec vous en cette froide nuit. Je vous l’ai dit, il faut bien que je vous récompense… »

Une lueur violacée passa dans le regard de Carnelia, instantanément Valari dégaina le poignard sur lequel il avait déjà la main, et le plongea dans la poitrine de la belle jeune femme. Le visage de cette dernière commença alors à se déformer, ses dents s’allongèrent, des rides se creusèrent dans sa peau parfaite, des griffes commencèrent à lui pousser…

« COMMENT ? Comment as-tu résisté à mon charme ? » hurla la créature agonisante.

« Je suis une succube, je fais ce que je veux de vous, pauvres hommes pathétiques ! »

Valari enleva son épaisse armure de cuir, puis déroula la bande serrée autour de sa poitrine.

« Ah, je respire mieux comme ça ! Trois jours à me travestir, avant que tu te montres ! Ne faisais-je pas un homme assez attirant ? Meurs, succube, j’ai une récompense à empocher. »

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